dimanche 9 décembre 2007

Bordeaux, ville de Fraternité




BORDEAUX : 3 siècles en 3 points


Bordeaux et la Franc-maçonnerie entretiennent depuis trois siècles des relations fortes et privilégiées. Son riche trafic commercial avec l’Angleterre l’a tout naturellement conduite à être l’une des premières villes de France à créer une Loge.

Si la Loge est aujourd’hui le lieu où se réunissent les initiés, elle tire son origine du local situé à côté du chantier dans lequel les ouvriers entreposaient leurs outils. C’est également là que le Maître dispensait sa connaissance du métier à l’Apprenti. La taille de la pierre y était précieusement enseignée afin qu’elle puisse trouver sa parfaite incrustation dans l’édifice en construction. Puis cette transmission s’est affranchie de ce mode opératif pour entraîner l’apparition d’un ordre avec ses références symboliques, son rituel, les secrets de ses grades et voué au perfectionnement de l’Humanité.

Cet héritage nous vient de Londres (free mason). Le 24 juin 1717, quatre Loges de Londres fusionnèrent pour créer une « Grande Loge » régulièrement constituée. C’est l’acte de naissance officiel de la Franc-Maçonnerie. En France, la première Loge recensée avec certitude portait le nom de « Saint Thomas » en référence à Thomas Beckett. Elle fut fondée en 1725 à PARIS, soit huit années après celle d’Angleterre.

C’est à Bordeaux, le 17 avril 1732, que le « Captain Martin Kelly » et deux autres Britanniques (marins ou négociants) ouvrent la première Loge anglaise, « La Grande Loge de Londres ». Il faut dire que les étroites relations maritimes du port de BORDEAUX avec l’outre-Manche en faisaient une cité bruissante d’activités dans laquelle les courtiers, les négociants et les marins anglais étaient présents et imprégnaient de leur culture la société locale. On peut sans doute penser que les idées maçonniques étaient déjà grandement présentes au tout début du XVIIIème siècle, faisant de Bordeaux une ville pionnière.

Ce premier atelier va travailler en langue anglaise jusqu’en 1740 et a comme principale vocation de renforcer la solidarité des gens de mer. Trois coups de sifflet ponctuent l’arrivée des bateaux au port, et l’appartenance à cet ordre permettra à de nombreux prisonniers de voir leur peine fortement allégée pendant les guerres maritimes ayant comme acteurs légendaires capitaines et corsaires.

En 1740 des Frères issus de l’Anglaise, vont créer « La Française » qui donna elle-même le jour à « L’Amitié » en 1746. Outre l’Anglaise et la Française, une troisième obédience arriva en 1773, le Grand Orient de France, à l’initiative du vicomte de Noë, alors maire de Bordeaux (1769-1790).

Et c’est ainsi que les Loges se multiplièrent dans une ville qui devint vite la place forte de la maçonnerie en Europe. Le recrutement y est très large. Négociants, banquiers, courtiers, assureurs maritimes côtoient nobles, bourgeois, et membres de « l’Académie Royale des arts, des sciences et lettres de Bordeaux ». Les protestants partagent leurs agapes avec les catholiques, symboles d’une Fraternité Universelle dépassant les divisions religieuses. Les idées des Lumières se diffusent librement dans tout le corps social.

Alors que les faubourgs constituaient des barrières naturelles, tous se rencontrent en toute Fraternité, ignorants des distinctions sociales prévalant dans la vie profane. Ce qui favorisa une communion d’idées contre le Roi et permit une meilleure compréhension des idéaux révolutionnaires. « Liberté, Egalité, Fraternité » fait partie des références évoquées avec force et vigueur dans les Ateliers.

Bordeaux devint une « mère loge », habilitée par Londres à accroître l’influence de cette société de pensée. De nombreux ateliers sont ouverts par son entremise en Aquitaine, dans les Régions limitrophes et aussi aux Antilles, la Nouvelle-Orléans, les Indes, Cayenne… La vocation commerciale favorisa cet essaimage. On affréta même des bateaux dénommés « Franc-Maçon »…

Montesquieu joua un rôle important dans ce développement et notamment dans l’intégration du milieu des négociants auquel il appartenait. Les Loges se comptèrent au nombre de 54 au bout d’un siècle d’existence et comptabilisaient 2000 Frères à la fin du XVIIIème siècle. Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, fut l’un des tout premiers francs-maçons Français. Il fut initié à Londres le 13 mai 1730 dans la Loge « Horn Tavern » à Westminster. Si jamais il n’en parla, son œuvre témoigne de ses idéaux de démocrate soucieux de liberté et de séparation des pouvoirs.

« L’Esprit des Lois » franchit l’Atlantique pour inspirer les pères fondateurs de la Constitution des Etats-Unis, pays dans lequel cette démarche spirituelle trouva une terre riche et féconde. Georges Washington, premier Président de la nouvelle fédération, posa la première pierre de la Maison-Blanche vêtu de son tablier de Maçon…

Ainsi la franc-maçonnerie met-elle en contact des personnes de statuts sociaux, de confessions, d’activités différents qui, sans cette chaîne humaine, ne se seraient jamais rencontrées. Les Loges se sont enrichies de la dynamique du commerce qui a lui-même renforcé son essor en suscitant des rencontres. Ce qui permit à beaucoup de faire des affaires. En moins d’un siècle, cet ordre initiatique est devenu incontournable à Bordeaux.

L’empreinte sur la ville y est considérable. Tant dans sa conception architecturale, dans la trame de certains monuments, dans les visuels gravés dans la pierre ou ciselés sur les balcons, la Maçonnerie imprime sa marque. Les pierres d’assise des beaux immeubles ont été précisément taillées sur la base de 33 centimètres de hauteur, conformément à l’enseignement qui prévalait dans la profession de tailleur de pierre. Ce chiffre ne doit rien au hasard.

Il faut savoir que le symbole ternaire est l’un des signes fondamentaux de la Maçonnerie. Le trois représente le dépassement des antagonismes bipolaires en recréant l’unité perdue, réalise l’équilibre entre deux forces opposées, l’actif et le passif, et illustre des maximes essentielles : Liberté-Egalité-Fraternité, bien-penser, bien-dire, bien-faire…

Disposés en triangle, les trois points constituent un code d’abréviation pour les maçons montrant qu’il savent se placer au-dessus des débats du quotidien. Le delta, avec un œil en son centre représente la source créatrice de toute chose (Grand Architecte de l’univers, Dieu…). Et certains rituels comptent jusqu’à 33 grades maçonniques, le trente troisième représentant le plus haut niveau de la connaissance.

Bordeaux a son triangle Bordelais ou Triangle d’Or, constitué de ses plus beaux immeubles composés de belles pierres de Gironde. En son centre, la place des Grands hommes, comme l’œil placé au sein du delta…

Le Grand-Théâtre surplombe l’ensemble. Commandé par le maréchal de Richelieu et construit par l’architecte Victor Louis, tous deux francs-maçons, le portique de ce temple est surplombé par trois déesses et neuf muses. Ces dernières représentent les arts libéraux qui seront rencontrés et découverts par l’impétrant au cours de son parcours initiatique. Et les trois déesses sont Minerve, Junon et Vénus qui symbolisent la Sagesse, la Force et la Beauté.

La capacité du concepteur à maîtriser l’art du trait l’a conduit à trouver un ingénieux système afin d’opposer et donc d’annuler les forces qui pèsent sur ses angles. C’est le fameux clou de Monsieur Louis. Vingt et un siècle plus tôt, le temple d’Isis à Philae avait déjà éprouvé la méthode. La civilisation égyptienne n’est pas étrangère au travail maçonnique et l’on peut penser que les savantes épures élaborées par l’architecte n’ignoraient pas le nombre d’or, cette divine proportion permettant d’obtenir beauté et harmonie des œuvres. Pour le Grand-Théâtre, aujourd’hui Opéra, c’est plutôt réussi.

Sachons lever la tête et observer les détails, les mascarons, les sculptures, les ferronneries des immeubles. Les symboles y regorgent. Cours Georges Clemenceau, trois frises sont fortes de références spirituelles. Si l’une porte une chouette, représentant la sagesse, l’autre un miroir symbolisant l’introspection, la troisième se rattache directement à l’initiation. On y voit un chérubin, signe d’une nouvelle naissance, fouler du pied le vieil homme qu’il était avec ses imperfections. Il tient une colonne de temple, rappel des deux colonnes placées à l’entrée du temple.

De nombreuses gravures sculptées dans la pierre, parfois lourdement chargées dans un fatras qui n’éveille que l’œil attentif, sont disséminées dans la ville. Dans les rues de Cheverus ou de l’Abbé de l’Epée, deux décors mettent en exergue l’équerre (rectitude de l’esprit), le compas (la spiritualité) deux des principaux symboles maçonniques. Mais aussi le maillet, le ciseau, le niveau, la règle,…

A Caudéran, sur la façade d’une maison art déco figure une amusante tête réalisée dans un cercle parfait portant comme coiffe un compas. Les yeux sortent de deux équerres disposées symétriquement. Près des ruines du Palais Gallien, au-dessus de la façade vitrée d’un ancien cabinet d’architectes, une faïence colorée est très évocatrice. Rue Frère, un balcon a intégré dans sa ferronnerie une équerre et un compas. La rue s’appelle rue Frère…

Et combien y a-t-il de colonnes place des Quinconces ? Trois. Au sommet de la colonne du monument des Girondins signifiant le triomphe de la République est incrustée, sur l’ouvrage en ferronnerie qui entoure le génie ailé, la lettre « G », entourée de croissants de lune. La lune qui symbolise l’éternité des cycles dans le port du même nom. Et « G » pour Girondins...

Mais le plus beau et étonnant témoignage reste la façade de la rue Saint-François. On y voit un personnage qui soutient difficilement le balcon du deuxième étage. La légende voudrait que ce soit l’un des ouvriers, un portefaix, qui aurait participé à la construction de l’édifice et aurait dispensé de tels efforts qu’il en serait mort.
Il s’agit plus vraisemblablement d’un maçon, d’un apprenti dont la profession est ainsi honorée. Ciselés dans le balcon figurent le compas et l’équerre et, disposés en triangle, trois aigles beaux et fiers regardent les passants. Tous ceux qui ont lu « Le secret de la Licorne », le célèbre Tintin, ont appris que le roi des oiseaux illustre Saint Jean l’évangéliste. Et les trois premiers degrés de la maçonnerie sont dites loges de Saint Jean…

Cet ancien hôtel qui se dénommait « hôtel de la Perle » est situé à un angle de rue. La perle, symbole lunaire, est réputée sans défauts. Réfugiée dans une coquille ternie par ses aspérités et les salissures extérieures, elle représente l’humanité qui existe en chacun de nous, notre part de vérité que nous devons faire apparaître par un travail sur nous-mêmes, en nous débarrassant de toutes nos scories.

Sur l’autre côté sis rue du Mirail existe une porte monumentale au-dessus de laquelle sont sculptés deux personnages. L’un, armé d’une lunette astronomique représente l’un des arts libéraux et découvre l’équilibre du monde symbolisé par la beauté de Vénus.

Au sommet du porche sont groupés trois chérubins. Dans l’antique Perse, c’est eux qui veillaient à la porte des temples. Ils encadraient également l’arche dans le temple de Salomon, temple dont l’architecte Hiram donna naissance au mythe fondateur de la Franc-Maçonnerie. En loge, les maçons travaillent symboliquement à la construction de ce temple idéal. En polissant la pierre pour qu’elle s’intègre dans l’édifice, ils éliminent leur être de toutes les impuretés entachant le profane afin de rechercher la perfection.

Il y bien trois chérubins qui dominent l’ensemble. Hauts placés dans la hiérarchie céleste, ces enfants attestent de leur aptitude à recevoir les plus hauts dons de la Lumière. Cette lumière que le postulant vient chercher en demandant à bénéficier de la démarche initiatique…

Celui du milieu manie le maillet et le ciseau, outils accompagnant la quête du maçon. La force de l’un favorise la précision de la taille de la pierre tout comme la volonté permet d’agir au service d’un humanisme universel.

Dans cet immeuble, une série de frises à vocation architecturale. L’une exprimant la transmission du Maître vers l’Apprenti, d’autres représentant les belles réalisations auxquelles la maçonnerie opérative permet d’aboutir : immeuble Saint-François, église Sainte Croix, Porte de Bourgogne, Grosse Cloche…

Un couloir intérieur permet de voir une intéressante frise : un gisant d’origine orientale au pied duquel est posé une vasque d’où part une flamme. L’un des quatre éléments, symbole de la connaissance et de la régénération.

Les hommes politiques ne purent occulter l’importance de la maçonnerie à Bordeaux. Certains furent initiés. L’un des plus connus reste le Sénateur Emile Fourcand qui fut maire de la ville (1870-1874 et 1876-1877). Il fut initié en 1842 dans la Loge « Les amis réunis » au Grand Orient de France qui fêta son bicentenaire en 2004. Il siégea aux côtés de Charles Laterrade qui fut maire de Talence.

Malgré ses hautes fonctions, il fut assidu aux travaux, occupa de nombreuses responsabilités et présida par trois fois aux destinées de sa Loge en qualité de « Vénérable ». A partir de 1852, dans un contexte politique délicat mettant la Maçonnerie républicaine sous la surveillance du pouvoir conservateur, Emile Fourcand défendit avec habileté son atelier et calma la tension qui se cristallisait sur sa Loge en particulier, accusée de diffuser les idées progressistes. Membre du Tribunal de Commerce, de la Société Philomatique, il devint Député, Conseiller Général puis Sénateur en décembre 1875. Il transposait dans la société les idées humanistes débattues en Loge.

Maire de Bordeaux en 1870, il accueillit le Gouvernement qui fuit Paris assiégé par les Prussiens. Face à Adolphe Thiers nommé chef de l’exécutif, il parvient à maintenir la pacification de la ville. Républicain modéré, son ascendant et son esprit de concorde permirent ainsi d’éviter le recours à la force. Sans doute est-ce pour cela que Bordeaux resta étrangère au mouvement communard.

Aujourd’hui, la maçonnerie bordelaise compte plus de 3000 Frères et Soeurs répartis dans près de 80 loges, toutes obédiences confondues. Dans le monde, elle représente six millions de membres (dont la moitié aux Etats-Unis) appartenant à quelques 30 000 loges.

Contrairement à une idée répandue, Chaban n’était pas Franc-Maçon. Mais il était très proche de ce courant humaniste qui vise la progression et l’amélioration individuelles pour contribuer à rendre la société plus fraternelle. Il en comptait parmi ses collaborateurs les plus directs et s’employait à garantir leur représentation sur ses listes municipales. Les Maçons, au regard de son humanisme et de son action sociale, le considéraient comme l’un des leurs, « un Maçon sans tablier ». Par évocation au tablier porté par le Frère afin de se protéger des comportements imparfaits que la démarche initiatique peut lui permettre d’améliorer.

Son successeur Alain Juppé sembla plus retenu vis-à-vis de cet ordre qui œuvre dans la discrétion et qui se transmet outils, grades et rituels enfermés dans des temples. L’univers symbolique de la Maçonnerie, les échanges philosophiques entre initiés s’accommodent sans doute mal avec le cartésianisme d’un homme qui préfère les structures officielles et le concret de la décision politique. Hugues Martin, l’homme d’un appareil partisan clairement identifié qui se plait dans les contacts publics semble dans le même état d’esprit.

Pourtant, tous deux prirent des contacts avec la Maçonnerie bordelaise à la veille de leurs élections. Certainement par fidélité au principe énoncé par le Général de Gaulle : « La franc-maçonnerie n’est pas assez importante pour qu’on puisse s’en inquiéter, mais trop importante pour qu’on s’en désintéresse ».

dimanche 11 novembre 2007

La faucheuse de la Chartreuse



Aires de Camarde à Bordeaux


Devant les yeux des élus, plane l’éternité… A côté du tumulte de nos quotidiens, rode le silence absolu…
Par-delà la confrontation des idées et les certitudes aliénantes, s’affirme l’harmonie retrouvée rappelant chacun de nous à son devoir d’humilité et à la modestie de ses convictions.

Car l’Hôtel de Région ouvre ses magistrales colonnes sur la vaste nécropole bordelaise, comme un signe fort demandant aux édiles d’agir dans la durée, guidés par une vision globale et cohérente. Comme un appel exigeant la hauteur de vue qui sied à la conduite de toute responsabilité collective.

Une proximité qui interpelle à chaque instant sur la précarité de nos existences et sur l’égalité de nos conditions d’êtres mortels.
La vue linéaire des tombes, marquant le dénuement auquel nous sommes tous conviés, jouxtant l’ambitieux bateau de l’exécutif régional… aucun autre symbole ne pourrait être plus fort pour exiger de la Politique du sens au service de tous, dans le respect de l’idéal républicain.

C’est sous la Révolution que les édiles arrêtèrent la création d’un cimetière central à BORDEAUX, en remplacement de tous les petites zones mortuaires disséminées autour des paroisses. Une décision prise pour des raisons de salubrité et de rationalisation. Un temps envisagé, le site même du Palais Gallien fut abandonné car les ingénieurs de la ville le jugèrent exigu et trop proche des beaux quartiers.

Dès lors, c’est un arrêté du Directoire en date du 10 septembre 1791 qui décida de la suppression de tous les anciens cimetières et de la création d’un lieu unique. Il fixa son implantation sur la vaste propriété confisquée aux Chartreux.

C’est donc sur vingt-cinq hectares que cet espace dédié à nos défunts vit le jour. L’entrée principale, sise face à l’église Saint Bruno, ancienne chapelle des moines, donne accès aux vastes artères plantées de cyprès qui accompagnent dignement notre progression au milieu des allées de la « Grande Croix », des « Petites Sœurs des Pauvres », de la « Patrie », des « Artistes »,…

Autour de nous, les champs fleurissent d’innombrables croix, frêles silhouettes humaines qui se dressent pour témoigner de la multitudes d’existences terrestres qui se sont éteintes et qui reposent là. Pauvres hères tristes et faméliques, elles se dodelinent dans les airs, signifiant la dimension humaine, au cœur des quatre points cardinaux.

L’impeccable ordonnancement des allées nous permet d’observer la variété des éléments commémoratifs. Là, un petit carré de terre récemment remué marque le deuil récent et la modestie de ses occupants. A côté, une plaque de marbre gris affiche en lettres dorées des références nécrologiques. Plus loin, de petites chapelles permettent d’observer le travail de la pierre ou la qualité d’un vitrail. Au nombre de 600, ces petits édifices ont été construits entre 1840 et 1880.

Malgré ce sort qui nous est commun, la diversité des sépultures reflète là aussi les disparités sociales… Comme si, par-delà la mort, s’inscrivait cette injuste fatalité.

Certaines chapelles voudraient être des cathédrales en miniature, avec leur frontispice richement orné, leurs anges joliment sculptés et leurs couronnes d’immortelles courant à foison.
Les riches familles bordelaises y voyaient là la continuité d’un positionnement social dont il fallait faire perdurer le vernis. Au vu des nombreux délabrements qui affectent certaines d’entre elles on constate que les héritiers n’auront pas été à la hauteur des espérances de leurs aïeux. Tous les vernis se fissurent un jour…

Si arpenter les allées ne présente pas l’agrément d’une joyeuse promenade en forêt, cette flânerie est pour le moins instructive.
Elle nous met en contact avec la mort, nous interpelle sur le sens de l’existence, nous renseigne sur l’histoire locale et nous fait percevoir la disparité des formes de croyances.
Outre les chapelles, des plaques de marbre, des allégories religieuses et des symboles maçonniques, le cimetière possède en son sein des monuments originaux : temples doriques ou mausolées, pyramides ou obélisques, cénotaphes ou statues majestueuses, sphinx ou représentation de la mort avec sa faux. Il y a même un igloo…

Flora Tristan (1803-1844), militante socialiste et féministe qui contribua à l’évolution de la pensée sociale y repose. Avant Karl Marx, elle dénonçait un modèle de développement qui voyait l’homme « sacrifié à la tyrannie du profit ».
Elle décéda à Bordeaux en novembre 1844 lors d’un tour de France destiné à assurer la diffusion de son œuvre majeure, « l’Union ouvrière ».
Sa stèle a été édifiée en 1848 grâce à une collecte des travailleurs.
Sur le piédestal de la colonne brisée surmontée de son livre de pierre et entourée d’une guirlande de chêne et de lierre on peut lire : « A la mémoire de Madame Flora Tristan, les travailleurs reconnaissants, Liberté, Egalité, Fraternité, Solidarité ».

Les fameuses momies qui furent exhibées pendant plus de 150 ans à Saint Michel ont enfin trouvé là une quiétude méritée.
Il s’agissait de soixante dix corps durcis et desséchés rivés contre le mur et exhibés à l’impudeur des badauds.
Des légendes les entourèrent avec ténacité, les imaginations débridées s’enflammèrent : une famille entière empoisonnée par des champignons, un prêtre, un portefaix gigantesque, une petite vieille recroquevillée, un bossu, un mendiant, un homme tué en duel,…

Nul ne connaît leur identité. Mais ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’il s’agissait d’une momification naturelle.
Car lorsque le cimetière de Saint Michel fut déserté de ses locataires en 1791, on retrouva des corps parcheminés dans un sol qui avait la propriété de conserver les cadavres et de tanner leur peau tout en les rendant durs et légers.
Ils furent alors exposés et mis en scène durant des décennies dans la tour de l’église. Une danse macabre exposant des dépouilles vides et inhabitées.

N’attendons pas que nos corps résonnent tristement comme de vieux tambours séchés. Faisons résonner ici et maintenant nos parcelles d’humanité.

Oublions le corps qui se désorganise dans le noir. Organisons-nous ici bas. Dans la Lumière.

samedi 10 novembre 2007

Plaisirs et délices...

Foire aux Plaisirs

Le son du canon s’est tu, remplacé par des cris, des rires et une joyeuse cacophonie musicale. Les armées de Louis XIV ont cédé le pas à des légions de petits canards que les enfants pêchent dans l’espérance du gros lot.


Les fusils ne sont plus qu’à air comprimé et visent de petits ballons bigarrés sous l’œil imperturbable du forain qui, la cigarettes collée aux lèvres, détient seul les règles du jeu.

Les balles sont des balles de ping-pong qu’il convient d’arracher à une tranquille et lancinante soufflerie afin de gagner des bijoux en plastique, un précaire pistolet ou encore un ustensile pour bulles de savon.

On ne tire plus sur la ville.

Le Château Trompette n’est plus. Sa démolition, entamée en 1818, a permis d’alimenter en pierres la construction des immeubles alentour, notamment le bel hôtel Gobineau. Et, sur son ancienne emprise, place des Quinconces, la Foire aux Plaisirs a développé son emprise. Derrière ses remparts de frites et de chichis, de nougats, de crêpes et de barbes à papa, elle propose depuis 1850 friandises sirupeuses et jeux pour tous les âges.

Elle est d'une émouvante fidélité. Arrivant au printemps, elle accompagne les fleurs et les bourgeons qui dressent leurs beaux et joyeux coloris, puis revient à l’automne, alors que les végétaux qu’elle a vu naître se teintent de couleurs de tristesse ou jonchent le sol.

C’est la Grande Roue qui sort de terre la première, annonçant à la ronde que les forains sont de retour et que la fête va empourprer la ville. Elle se structure lentement et sa belle architecture ronde est une invite à venir nombreux profiter des stands qui seront ouverts durant quatre semaines.
A ses pieds se déploient tous les jeux que l'imagination humaine a pu inventer pour distraire, permettre de partager des moments de joie, assurer des sensations fortes et...garantir des royalties à son exploitant.
Le succès est toujours garanti. Chaque édition voit près de 400 000 visiteurs arpenter les allées strictement agencées au sein de la belle esplanade. On y va en famille ou par bandes de copains. On espère briser la solitude par d’heureuses rencontres. On rigole, on s’esclaffe, on se défie pour tester la nouvelle attraction qui nargue les lois de la gravitation.
On se donne les émois les plus fous. On espère que l’euphorie émotionnelle viendra en aide aux flirts les plus hardis. Les mains baladeuses vont bon train, rampant sur les pull-over comme des chenilles incontrôlées, les enlacements furtifs se multiplient, les audaces du grand huit favorisent celles de l’amour.

On s’agglutine autour des auto-tamponneuses, on parle vainement, on se provoque gentiment.

La queue de Mickey, toujours très sollicitée, est vive et alerte. Le train fantôme crée des frayeurs fausses et routinières.

Le labyrinthique palais des glaces réinvente le mythe de Thésée, sans le charme d’Ariane. Les loteries engrangent leurs lots de perdants. La chenille redémarre sans fin.

Les balançoires virevoltent dans les airs avec leurs cortèges de hurlements stridents. Oxygène, le train qui tourne dans les airs, fait valser ses usagers comme des boules de loto abandonnées aux lois des forces centrifuges.

Et au cœur de cette effervescence, le petit théâtre de Saint Antoine officie toujours paisiblement avec son légendaire cochon.