mercredi 22 août 2007

Du garrot au string




Espagne: le bond en avant

Elle s’appelait Rosa. Durant prés de 30 ans, elle fut attachée au service de mes parents en qualité de femme de ménage et demeura sous notre toit accueillant. Promenant sa nostalgie tout en effleurant d’un œil insouciant les meubles de la maisonnée avec son plumeau, elle discutait sans fin de ses origines, de ses enfants auxquels elle envoyait régulièrement les pécules amassés besogneusement, fruit d’une vie de labeur et d’abstinence.

Toute de noire vêtue, elle affichait une austérité monacale et semblait absorbée par d’infinies prières lorsqu’elle déambulait dans la rue. Elle qui ne manquait aucun office religieux et qui puisait parfois dans les surplus divins en participant aux vêpres, a du bénéficier de toute la miséricorde et de la grâce du seigneur.

J’en déduisis tout naturellement que l’Espagne, grande pourvoyeuse de personnel d’entretien, était stoïquement rythmée par le conservatisme le plus grand, se confondait dans les cantiques et les processions pieuses, et vivait dans des structures traditionnelles et sclérosées.

De fait, ce pays vivait sous la férule d’un dictateur, tirait ses principaux subsides de son agriculture et d’une économie bridée, présentait une physionomie affichant de nombreuses zones en sous-développement local, et portait des mentalités inhibées par des références dogmatiques qui semblaient indélébiles.

Tout était à faire dans un pays qui, lorsqu’il intégra la communauté économique européenne, suscita de nombreuses réticences au regard de l’importance du retard structurel qu’il présentait sur tous les plans, politique, économique, culturel, mœurs.

Trente ans après l’instauration de sa Monarchie parlementaire, le visage de l’Espagne du XXIème siècle a épousé l’ère de la modernité et affiche un dynamisme impressionnant, un niveau de vie en expansion et de réelles perspectives ouvertes par un économie dopée.

La mort de Franco, en novembre 1975 a libéré les énergies d’un peuple qui brille aujourd’hui par sa vivacité d’esprit, son brio intellectuel, ses atouts économiques.

Jusqu’au bout, le caudillo tenait le pays sous une poigne de fer, allant, dans son agonie, jusqu’à signer la condamnation à mort de six prisonniers politiques. Outre la barbarie de la sentence, la méthode prêtait peu à sourire : le garrot. C'est-à-dire la mort par strangulation, fantaisie sordide et ancestrale. Vercingétorix en fut la victime. Mais aussi Jocaste, qui se l’infligea avec un lacet lorsqu’elle réalisa qu’elle avait épousé son fils Œdipe. Franco y eut recours sans aucun complexe.

L’avènement du roi Juan Carlos en novembre 1975 accéléra le cours de l’histoire, bluffant tous les opposants et les réticents qui regardaient avec défiance un monarque qu’ils jugeaient falot par principe. Cruel pêché de la race humaine que de condamner sans savoir, sous les dangereux auspices d’arrogants préjugés! Triste sire est celui qui juge sans avoir vu, appréciant dans des propos instinctifs et sectaires des situations complexes.

La peine de mort ? Elle fut abolie en Espagne dès 1978, trois années avant la France des « Droits de l’Homme et du Citoyen ». C’est tout à l’honneur du Président Mitterrand que d’avoir mis fin à cette barbarie, là ou le précédent septennat a vu tomber dans la sciure la tête de trois condamnés. Sanglants petits matins qui glacèrent les sangs de l’adolescent que j’étais. Aujourd’hui, parmi les 197 pays recensés à l’ONU, 68 pays recourent encore à ce procédé frappé d’inhumanité…

Les structures politiques ? Modernisées dès juin 1977, elle ont fait rentrer l’Espagne dans le club des démocraties et permis de salutaires alternances. Les structures économiques ? Le développement fut tel que le pays est aujourd’hui la cinquième puissance de l’Union européenne et la huitième sur l’échiquier mondial, avec un accroissement du PIB par habitant, la baisse de l’inflation, du chômage, de la dette publique… ce qui permet à l’Espagne de respecter les limites voulues par les instances européennes. Objectif que notre pays peine à atteindre.

Avec une croissance économique de plus de 3%, une augmentation de la consommation, l’Espagne laisse augurer qu’elle présentera d’ici dix ans, le meilleur niveau de vie d’Europe.

Les infrastructures ? Un stupéfiant développement avec un réseau autoroutier performant et largement financé par les fonds structurels européens dont elle a abondamment profité. Les relations avec l’extérieur ? L’Espagne est la deuxième destination touristique au monde derrière la France. Les mentalités ? L’église est une référence qui ne conduit plus les jeunes filles à se prosterner avec une dévotion accrue devant de saintes reliques. D’autres possibilités s’offrent aussi à elles. Déo gracias.

Rosa est aujourd’hui bien loin, supplantée par les Lolitas des temps modernes. Au triste et étouffant garrot a succédé la doucereuse strangulation du string. Image lapidaire qui illustre dans une saisissante symbolique le passage des ténèbres vers la lumière, de la sauvagerie vers un avenir plein d’espérances. Vive la liberté !

Les raisons de cette saisissante réussite sont plurielles. Tout d’abord, beaucoup est à mettre au crédit d’un roi moderne qui donne une image d’une démocratie vivante loin du protocole figé et des perruques ampoulées et orangées sévissant outre Manche. Ayant épousé la cause de la Démocratie et des libertés qu’il défendit avec fermeté lors d’une tentative de coup d’état digne des pieds nickelés, il force désormais un unanime respect.

L’autre raison réside dans l’intelligence d’hommes et de partis politiques qui ont construit dans l’alternance l’Espagne d’aujourd’hui, préférant voir le futur plutôt que de puiser dans de vieilles références idéologiques. Puisse notre pays s’en inspirer, pour la qualité du débat public.

L’Europe ensuite a été un facteur de développement, ses financements venant à bon escient accompagner l’évolution. Puis le tourisme, qui positionne la péninsule ibérique au plus haut niveau et voit déverser sur ses plages des liasses d’euros attirés par le soleil. Sans oublier son positionnement méditerranéen et la beauté des côtes qui a attiré de nombreux investisseurs arabes.

Et surtout, il y a l’homme. Car les habitants, libérés du joug dictatorial, se sont fédérés pour donner le meilleur des talents et des énergies qui ont pu s’exprimer dans une liberté retrouvée avec un but mobilisateur: rentrer dans la modernité. Ce qui fut favorisé par des réglementations moins tatillonnes qu'en France. Outre le tourisme, l’agriculture (olives, coton, tabac), une puissante industrie s’est développée (machines outils, automobiles, construction navale…), tirant le pays vers la réussite. Je crois en l’homme.

Ainsi, la triste chape grise qui figeait ce pays a cédé la place à une rénovation totale des structures. On sent, on voit un pays qui poursuit sa mutation et qui a l’ambition d’avancer en rang serrés : importance de la consommation, nombre de boutiques et de gigantesques centres commerciaux, abondance des voitures haut de gamme, grues qui affirment un esprit conquérant…

Oui, l’Espagne a su donner toute sa densité aux couleurs de la vie, exploitant ses richesses potentielles, mariant le soleil et la mer, misant sur l’homme, accueillant les plus beaux des sourires.

Si la France s’éveillait…

mercredi 15 août 2007

Pêchons l’étrille






Pêcheur devant l’éternel

Je suis un pêcheur invétéré. J’en réclame par avance la clémence divine. « J’ai pas tué, j’ai pas volé, j’voulais qu’chaque jour soit dimanche »,… comme un bon épicurien, un jouisseur qui a perçu et analysé toute la chance qu’il a d’appartenir à l’espèce sacrée du genre humain.

« Pour moi donc, j’aime la vie » disait notre maire de Bordeaux, Michel de Montaigne. Combien je fais mienne cette maxime. Combien j’ai conscience de cette chance insigne de voir le soleil se lever chaque matin afin de nous ouvrir grandes les portes d’une nouvelle aventure qu’il nous appartient de vivre dans la passion et dans l’amour...

Vive la vie ! Vive l’équilibre harmonieux des êtres et des choses créé par Dieu, Yahvé, Allah ou bien encore par le Grand Architecte de l’Univers. Peu importe, l’origine est « Un ».

Nous appartenons au monde des vivants ? Alors, soyons en dignes en vivant, en savourant les « rapides délices des plus beaux de nos jours ».

Carpe diem ? Oui, ici et maintenant. Aimons, goûtons, apprécions et goûtons à satiété les beautés offertes par notre environnement : rencontrer l’autre, décortiquer les couleurs du monde et les faire retentir avec force, … A table, au lit, au musée, en vacances, au travail, écrivons nos notes d’harmonie dans ce grand livre de vie dans lequel nous jouons tous un rôle.

Sachons voir, sentir, aimer. Apprenons à donner de l’intensité aux secondes afin de puiser en elles un infini bonheur. C’est l’un des secrets que j’ai appris dans ma modeste existence : savoir donner de l’éternité aux secondes... pour vivre en savourant intensément toutes les richesses que nous procure le moment présent.

Alors, aimons sans fin… mais toujours dans le respect d’autrui. C’est là un principe intangible. Le « Carpe diem » ne doit pas être une course avide et goulue visant à épuiser les jouissances terrestres et à affirmer une médiocre et vaine supériorité. Il doit se concevoir comme un véritable esthétisme, une philosophie de l’art de vivre permettant à l’autre d’exister et de lui donner toute sa puissance de rayonnement.

Car de chaque être émane une force d’enrichissement. Tout simplement parce qu’il n’est pas nous et qu’il peut nous irriguer de sa perception, de sa sensibilité, de son intelligence. C’est là que je puise l’essentiel du kérosène qui alimente ma vitalité pour agir. Agir toujours plus…

Je sais percevoir le merveilleux d’un regard, la générosité d’un sourire, la beauté des couleurs et des senteurs avec lesquelles j’entretiens un dialogue infini. Je sais me pénétrer de la richesse de mon environnement. Je sais aussi en retirer moult délices.

Les femmes ? La perfection voulue par le tout puissant. La nature ? Une source non épuisable de bienfaits. Notre terre ? Une jouissance provisoire pour la transmettre embellie…(C’est là le chantier de tous les hommes sages). L’amour ? Une complémentarité inespérée. Les enfants ? Notre chance d’accéder à l’immortalité.

Alors, comme un inlassable voyageur à travers le temps, je capte et je donne. Dans ce parcours, les vacances sont un temps privilégié pour poser son fardeau temporel et puiser une énergie nouvelle. Amour, soleil, soirées de fête, et, bien entendu, occasion de compresser dans son cœur et dans son esprit les fusions bienfaitrices de ses proches, famille et amis.

L’été, j’aime à me promener sur la plage et tenter de capter, comme un radar, ce que je ne dois pas éluder du magique qui m’entoure. La joliesse des courbes, le ravissement des enfants, la majesté des côtes, le mélodieux clapotis des vagues qui me font vibrer en osmose avec Lamartine. Et la quête gentille des largesses de la mer : rafraîchissements, frissons, élancées sportives, sensualité saline, fruits naturels. Et, parmi ces derniers, étrilles et tourteaux.

Tenant la petite main confiante de mon dernier enfant, je m’approchais de la jetée pour tenter de ramener, sans velléités destructrices, quelques mollusques. Je repensais aux grandes équipées menées avec mon père il y a quarante années. Il nous amenait, avec mes frères et sœurs, pêcher le tourteau au pied du phare de Cordouan. Déployant toute sa majesté, le monument nous autorisait, en fonction des marées, à venir dans son giron afin de chasser l’animal dans les entrailles des rochers qui le cernaient. Conquérants, nous revenions les filets enrichis de frétillantes carapaces qui bavaient et cliquetaient vainement.

Mon père déployait une stratégie digne de Clausewitz et organisait ses troupes sur un vaste périmètre. Pour ma part, velléitaire, j’avançais prudemment avec mon rejeton, afin d’éviter les nombreuses dangerosités rocheuses. Plate parfois, la pierre se prêtait aux fantaisies les plus variées, alternant doucereux monticules et pics saillants susceptibles de cisailler les pieds les plus intrépides. Après la plage et ses gymkhanas obligés, gare aux saillies sécantes…

Des grappes de moules agglutinées aux rochers se laissaient taquiner avec volupté par les mouvements saccadés de l’eau. Cette dernière, enhardie par sa fluidité se permettait de lécher sans retenue les confins les plus intimes des côtes. Nulle anfractuosité ne résistait à sa voracité sensuelle. Une fusion totale entre des éléments complémentaires, la mer épousant au mieux les reliefs qui s’offraient à elle. L’eau et la terre intimement entrelacés.

Parfois, surgissant de l’écume, un mollusque apparaissait puis disparaissait furtivement, tentant d’échapper à un sort qu’il devinait fatal. Notre épuisette et notre titillante tige allaient le traquer jusque dans les entrailles des ventres rocheux. Nous regardant avec des yeux vitreux, il partait en mouvements saccadés se réfugier dans les endroits les plus exigus.

Alors, la traque démarrait. Avec toute sa fragilité, il avançait en paniquant pour se fondre dans les algues, se confondre dans les rochers dans lesquels il s’enfouissait profondément, escomptant que l’écume lui servirait d’allié pour l’estomper de notre vue. Las ! Grouchy ? Non, c’était Blücher… Mon fils, faisant fi de toute circonvolution gestuelle, prit sa banderille et s’empara avec brio de l’étrille. Cette dernière aboutit dans le petit filet de pêche qui, tournoyant dans les airs, avait saisi l’opportunité de surprendre une proie.

Nous étions loin de Cordouan et de mon père... Mais le processus initiatique de transmission que je devais à mon fils avait opéré.

Sorti brutalement de l’écume formée par les clapotis des eaux, l’étrille se retrouva plus tard au milieu de ses congénères, à batifoler dans l’écume d’un court bouillon préparé avec le plus grand soin. L’écume des jours s’agitait en bouillonnements incessants dans le faitout, faisant grouiller sans fin les petits mollusques qui lancèrent, l’espace d’un instant, des regards interrogatifs, avant de retomber pétrifiés et de se fondre dans les vapeurs odorantes d’un simple repas du soir .

Mon fils sut savourer tous les arômes de ce fruit que la mer pouvait lui apporter.



































lundi 6 août 2007

Les vibratos de la séduction




Falbalas endiablées

Les deux regards se croisent intensément, donnant toute son intensité aux lueurs de défiance qui émanent des yeux embués. Devant un public chaviré par la beauté de la gestuelle, le rituel traditionnel se poursuit, respectant un cérémonial sacré puissamment ancré dans la tradition ibérique.

Le rouge s’enflamme dans ses visuels sang les plus vifs, le tissu vibrionne avec grâce formant des tourbillons destinés à rendre plus aiguë l’excitation. La prunelle vitreuse, l’homme ne quitte pas sa partenaire des yeux, guettant la défaillance d’une proie qu’il sait accessible. Une ovation scandée par des frappes de mains cadencées accompagne les efforts louables et incessants du mâle dominateur qui sait qu’il va bientôt planter bien profondément la banderille.

La belle rebelle tournoie encore à plusieurs reprises pour tenter de ne pas céder à la facilité d’un abandon immédiat. Jusqu’au bout elle déploie ses charmes envoûtants et indociles, tourne sur elle même pour exhiber plus encore les formes graciles qui entourent un corps parfait. L’homme, dans l’habit de lumière qui lui donne toute l’élégance et l’autorité du seigneur de l’arène lève les mains, entonnant une danse de victoire qui signe la soumission inéluctable. L’apothéose d’une séduction longue et frétillante conquête.

Transpiration, bouffées de chaleur, échanges narquois, bombements des corps laissant apparaître les intimités respectives… Le duel est d’une grande envolée, la musique saccadée illustre la ferveur de cet interminable et torride corps à corps. Les doutes succèdent aux provocations, et les postures irradient la volupté de deux êtres qui vont se donner l’un à l’autre après une véritable danse de la séduction, virile et sans fin. L’extase est imminent.

Nous sommes en Espagne, la danse, reine de la soirée, connaît son couronnement. Un homme et une femme, plantés avec fierté côte à côte, sont acclamés par un public conquis qui en redemande.

Ici, aucune mise à mort, on ne donne pas au valeureux torero les deux oreilles et la queue, et l’épée plantée dans le cœur de la belle n’est que le glaive de l’amour dont nous sommes tous chaque jour les consentantes victimes. La corrida du Flamenco s’achève, le caballero et la belle sont enfin réunis. L'amour triomphe toujours.

Etonnant parallèle entre deux arts qui trouvent, sur la péninsule, l’apogée parfaite de leur expression. Corrida et Flamenco sont deux facettes similaires de la culture ibérique qui enchevêtrent les symboles dans une troublante proximité.

Beau spectacle, prenant et pathétique que l’on voit brillamment se consumer sous nos yeux dans les innombrables restaurants qui émaillent la côte espagnole. Paella et Flamenco sont deux complices naturels qui s’offrent à nos appétits visuels et gustatifs sans aucune retenue. Tandis que le soleil expire un dernier râle pour mieux renaître à l’Est, les légers clapotis des flots accompagnent une soirée qui s’annonce endiablée.

Calamars, paella et sangria sont parés, en ordre de bataille dans les assiettes et les verres pour honorer un repas que nous avons choisi sous les étincelants augures du rouge et du noir qui vont vibrionner sous nos yeux admiratifs. Le choc des corps sous l’entrechoquement des fourchettes, de la musique et des sons lancinants.

L’homme s’avance, les doigts tenant délicatement son gilet, le corps cambré, le visage marqué par les rictus inaltérables de la tentation. Il veut conquérir la belle qui se recule et provoque l’insolent. Il déploie alors des vertiges de gestes souples et amples, effectue une nuée de mouvements convulsifs, trépigne des pieds et virevolte au rythme des sons qui sortent d’une guitare en transe. Le brave sue et se convulsionne. Je souffre avec lui.

La belle se tourne, se détourne, ignore le bellâtre, déployant toute la supériorité et la subtilité qui émane de la gente féminine. Elle en rajoute plus encore en esquissant de délicats et rudes mouvements des bras qui vont sensuellement caresser sa nuque féline. Les confettis rouges de sa robe noire tournoient dans les airs, s’envolent en embrassant et en veloutant les dures notes de musique.

La scène est parfaite, riche d’une enivrante sensualité, de brutalité amoureuse mêlée à des gestes tendres et câlins. Même un jeun anglais se distrait un instant de son 5ème hamburger pour s’imprimer le regard de la tendresse de la situation qui alterne entre souffrance et espoirs les plus fous. Plus réaliste et nostalgique de Big Ben, sa grand-mère, chopine à la main, le regarde tendrement et se demande s’il reprendra du pudding.

Les fiévreuse envolées, les sanglots convulsifs du Don Juan bercent mon cœur d’une langueur non monotone, tant les vibratos de la musique et des paroles sont captifs. J’entends “te quiero”, “mi amor”, « no, no, no », et comprends que je vis en direct la formulation douloureuse d’un amour incertain, le mal d’un cœur qui se croit rejeté, les folles tentatives pour arracher la décision, l’acceptation finale.

Napoleon disait avec justesse : « En amour, seules comptent la séduction et la rupture. Le reste n’est que remplissage ».


Dès lors, le zèle déployé par le séducteur qui agit avec entrain sous mes yeux ebahis force l’admiration.


Tel un paon qui veut eventer son attirail d’appâts, il fait moult arabesques, tournoie vigoureusement, jette en l’air des regards désespérés, et témoigne d’une langueur gourmande et fébrile. Ah, certes, dans le royaume de l’Amour, cet insolent hidalgo mérite toute sa place. Pour ma part, ma technique est plus lapidaire en ce domaine…Pour arriver toujours aux mêmes fins.

Les heures s’égrènent agréablement. La paella aussi… La nuit est belle, la grande ourse déploie sa rutilante casserole. J’aime la vie.

Avant de partir de cette plage hospitalière, je jette un regard audacieux à la belle.


Je l’imagine en Carmen, jolie ouvrière dont les mains créèrent tant de cigares et qui fit les malheurs d’un homme, amoureux d’une étoile.

Mes airs énamourés ne lui échappent pas. Elle me lance un regard de défiance. J’ose.

Sans la fioriture de claquettes et de virevoltes, je prône l’efficacité. Je lui donne un baiser gourmand. Alors, la belle se transforme en grenouille et me décoche avec ses yeux les flammes de la passion éternelle…

Bonne nuit.